
Postface de L’Humanité vampirisée
L’autrice de cet ouvrage roboratif et implacable dans ses démonstrations nous invite au-delà des arguments et polémiques potentielles qu’il recèle à nous pencher avec une grande attention sur un dessein glaçant l’appropriation de l’humain et de ses richesses matérielles, sociétales, culturelles, morales et spirituelles aux niveaux collectif et individuel. Pire encore, elle décortique avec audace les étapes qui semblent nous acheminer vers ce destin funeste qu’elle nomme «homo communicans » ou une forme larvée de cyber-créature dénuée de tout existence intime, de tout libre arbitre et de toute volonté autonome ou exprimable. Qu’il me soit permis de dire que même les ouvrages les plus visionnaires de science-fiction ne nous ont pas préparé à une telle abomination, y compris dans des versions annonciatrices telles que « le meilleur des mondes », « soleil vert», «gattaca» et j’en passe…
Dans ces conditions, penchons-nous plutôt sur la réalité du présent et ce qui est observable sans aucune lunette dystopique particulière ou orientée. Praticien intime de la Chine depuis plus de trente ans – et non connaisseur ou encore moins spécialiste, car plus on la fréquente, plus on doute – il m’a été donné de constater au quotidien les dérives vers un monde orwellien très concret dans toutes les composantes citées par l’autrice de ce recueil.
Aussi, afin de ne pas passer pour un simple répétiteur, permettez-moi de vous entretenir en détail du processus globalisant et financiarisé du nouveau modèle cyber-babélien abordé et décrit dans les pages qui précédent. L’illustration la plus convaincante en est la fameuse BRI (Belt & Road Initiative) ou encore nouvelle route de la
soie du XXIème siècle, imaginée par l’actuel grand dirigeant chinois il y a dix ans.
Cette initiative – mot bien pudique en regard des ambitions du projet– a réussi à convaincre nombre de dirigeants politiques et d’acteurs économiques occidentaux d’y apporter leur soutien indéfectible et, bien entendu, les investisseurs indispensables à ce colossal projet. L’épine dorsale de celui-ci repose sur les infrastructures existantes et leur développement afin – c’est le but officiel – de donner un coup de fouet aux échanges commerciaux et à la connectivité entre l’Asie, l’Europe et l’Afrique, avec comme maître d’œuvre la Chine, qui a mis 1000 milliards de US dollars sur la table. Lors d’un récent forum célébrant la décade de succès accumulés, le président chinois a vanté le fait «qu’en couvrant les terres, les océans, le ciel et internet, ce réseau a permis de doper significativement les flux de marchandises, de capital, de technologies et de ressources humaines dans les pays concernés».
Incorporée dans la constitution chinoise en 2017, cette initiative a été étendue depuis au Proche-Orient et à l’Amérique du Sud pour en souligner la portée et la volonté géopolitique d’encerclement du rival nord-américain. Le bilan dressé lors de cet événement est révélateur à la fois des progrès et des ambitions affichées : plus de 200 accords de coopération de type BRI, 150 pays ratifiés autour du projet ainsi que 30 organisations internationales. Outre les corridors économiques et les infrastructures de transport, les autoroutes numériques se sont étendues à une vitesse fulgurante au vu de l’avance des Chinois dans ce domaine, puisqu’ils y opèrent sans contraintes dans leur propre pays depuis plus de 15 ans avec toutes les expérimentations possibles.

Soutenu par le World Economic Forum en 2021, un index de connectivité entre les villes reliées par le projet BRI a même été développé, afin d’évaluer l’infrastructure en place et de fixer des objectifs ciblés pour créer un réseau de zones urbaines interconnectées.
Bien entendu, de nombreuses objections ou critiques ont émergé : manque de transparence, piège de la dette par l’investissement, prédation des ressources, atteintes à l’environnement et aucune préoccupation quant à la durabilité. L’établissement d’un référentiel GPI (Green Investments Principles) – toujours avec le soutien indéfectible du WEF – prône un état des lieux ainsi qu’une déclaration officielle sur les stratégies de mitigation quant aux risques climatiques, la création d’objectifs spécifiques en investissements verts et des engagements à renoncer progressivement à des investissements basés sur des produits émetteurs de carbone. Un rapport émanant du WEF en 2022 a par ailleurs souligné que la Chine, en tant que leader mondial dans la fabrication de panneaux solaires, d’éoliennes, de batteries et véhicules électriques, était la mieux placée pour résoudre cette question et atteindre les objectifs fixés, en y aidant les économies émergentes et développées.
En termes de dépenses et d’investissements, le montant cumulé sur ce projet dépasse désormais 1 trillion de US dollars, pour l’essentiel basé sur des prêts accordés par la Chine, faisant d’elle le plus gros créancier de la planète ! Et ceci a d’ailleurs conduit certains pays à devoir quitter le programme BRI, tandis qu’en parallèle s’intensifiaient les échanges puisque plus de 100 nouveaux accords BRI ont été signés sur le premier semestre 2023 pour un total de 43 milliards de US dollars, soit un accroissement de 20% par rapport à la même période en 2022. Ce qui a permis au président chinois d’affirmer en conclusion du forum : « nos réalisations durant ces dix ans ont été remarquables et même si ce projet a été initié par la Chine, c’est le monde entier qui va en retirer les opportunités et bénéfices »
« (…)nos réalisations durant ces dix ans ont été remarquables et même si ce projet a été initié par la Chine, c’est le monde entier qui va en retirer les opportunités et bénéfices ».
Xi Jinping, Président de Président de la République populaire de Chine depuis 2013
Au-delà du discours, nous constatons aujourd’hui à quel point la Chine a su trouver un magnifique cheval de Troie – bien plus efficace que le Japon avec son industrie électronique et automobile des années 80 et l’effroi suscité à l’époque – pour conquérir sa place de numéro un mondial en matière économique et commerciale de haute lutte, mais en s’appuyant sur la pensée stratégique de Sun Zi, leur maître absolu en ce domaine. Comme je le dis souvent à mes participants expérimentés en formation continue, ma mission est de vous partager les secrets d’une stratégie efficace, cependant seuls les Chinois sont d’authentiques stratèges et ils le prouvent magistralement avec le projet BRI.
Pour conclure, que penser de cet ouvrage qui nous emmène sur des rivages peu réjouissants et terminer sur une note d’espoir?
Comme le disait si bien Vaclav Havel, poète, dramaturge et homme politique providentiel: « L’espoir n’est pas de croire que tout ira bien, mais de croire que les choses auront un sens ».
« L’espoir n’est pas de croire que tout ira bien, mais de croire que les choses auront un sens »
Vaclav Havel
Eh bien amis lecteurs, je vous invite inconditionnellement à explorer entre les lignes de ce récit de « science-diction » les failles du système ainsi décrit, car elles existent et il est encore temps de nous y opposer tous ensemble avec lucidité et courage. En toute objectivité, si Frankenstein est effectivement à nos portes, il convient de le repousser avec la force du sens, du signifiant, car l’aventure humaine ne peut pas se conclure avec une aussi horrible fusion entre homme et machine dans un cyber-babel ahurissant de malédiction et d’esclavage post-moderne.
Philippe Laurent, Prof at School of Management Fribourg (HEG-FR) & Webster University Geneva





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